• ALM

LETTRE OUVERTE À TOI ET À MOI



«On peut changer son nom et son prénom. Il arrive toujours un moment où quelqu’un vient vous rappeler d’où vous venez. Nul n’échappe à son histoire; même quand on commet le blasphème de vouloir l’oublier.»

Jacques Attali


Plusieurs semaines se sont écoulées depuis l’affaire d’Hapsatou SY.

Par quoi commencer ? Que dire qui n’a déjà été dit ? Comment réussir à transmettre sa pensée sans pour autant sombrer dans la haine et la colère, à l’image de ceux qui nous oppressent et nous dénigrent constamment.

Un exercice particulièrement difficile... Mais essayons quand même.


Commençons par contextualiser les faits:

Hapsatou SY est une femme noire de 37 ans, née à Sèvres (en France). 

Sur le plan personnel rien de plus banal, Hapsatou est en couple et également la maman d’une petite fille de 2 ans. 

Sur le plan professionnel en revanche, beaucoup s’accordent à affirmer que la jeune femme force l’admiration car embrassant plusieurs casquettes, notamment celles d’entrepreneur, d’animatrice et de chroniqueuse.

Mais le 25 septembre 2018, sur le plateau de l’émission « Les terriens du Dimanche » diffusé sur la chaîne C8, la jeune femme fut au centre d’un scandale qui prendra par la suite une dimension nationale. 


Son péché, Hapsatou SY « le doit » à son prénom.

En effet, son prénom, selon l’un des invités présents sur le plateau de cette émission, serait une insulte à la France ; une honte car étant non francisé, car ne respectant pas les « principes » du calendrier ? Pays laïque, en êtes-vous sûrs ?

De nos jours, nombreuses sont les plateformes qui prônent le « black beauty », le « black goddess » et le « melanin poppin », tu le sais et tu en es témoin.

Tu sais également qu’il a fallu énormément de temps pour que les standards de beauté t’acceptent et te tolèrent pour qui tu es ou du moins pour qu’ils reconnaissent enfin la beauté de ta peau colorée. Beaucoup de temps avant que ne soient reconnus ton intelligence et tes talents.

De ce fait il est normal que tu puisses te réjouir de voir davantage de femmes noires égéries de plusieurs marques, posant sur les couvertures des plus grands magazines, invitées sur les plus grands plateaux télévisés ; mais tu dois également savoir que le combat n’en est pas terminé pour autant.

En effet pourquoi consentir à une acceptation à demi-teinte ? Pourquoi accepter nos attributs physiques et dénier notre essence et nos identités ? Car oui, n’en déplaisent à certains, nos prénoms constituent nos identités, ce sont des extensions de nos personnes. Nos prénoms nous définissent et c’est avec fierté que nous les portons.


Le prénom, tel qu’eut à l’écrire Jean Gabriel Offroy, « est une composante essentielle de notre identité, il nous colle à la peau. Il agit sur nous comme un aimant, qui attire les identifications».


Alors pour certains, les propos qui furent  dirigés à l’encontre d’Hapsatou Sy ne méritaient absolument pas une telle médiatisation, pour d’autres « il n’y avait vraiment pas de quoi s’offusquer voyons ! Il ne s’agissait que « d’une vulgaire histoire de prénom, pas de quoi en faire tout un plat !» NON.

Ce qui est arrivé à Hapsatou Sy n’est pas seulement une attaque personnelle. Il s’agit aussi d’une attaque dirigée contre toi et contre moi, une attaque dirigée contre ton père et contre ta mère, une attaque dirigée contre tes origines et tes racines ; une attaque certainement dénuée de fondement logique, mais une attaque quand même.

Quelle tristesse...

Quelle tristesse, en 2018 d’être encore témoin de raisonnements aussi bas ; quelle tristesse de réaliser la ténacité de l’ignorance malgré les nombreuses années passées...

Il serait facile de répondre à la haine par la haine mais à la place, choisissons plutôt de célébrer ce que nous sommes, QUI nous sommes. 

Soyons fiers de nos origines, de nos appartenances. 

Soyons fiers de la richesse de nos cultures, du combat de nos aïeuls.

  

Cette lettre elle est pour toi, elle est pour moi, mais elle leur est également destinée; pour qu’ils apprennent:


  • Je m’appelle Mizeroqui signifie « espoir » chez moi au Rwanda. Étant née après le génocide de 1994 au Rwanda dans un camp de réfugiés, ma naissance fut un événement heureux pour mes parents. Une façon d’affirmer qu’après la pluie vient bel et bien le beau temps.

  • Je m’appelle Youmani, originaire du Haut Nkam à l’Ouest du Cameroun. Ce prénom me fut donné par mon père en hommage à sa mère et il signifie « la sœur jumelle » ; même si je n’en ai pas.

  • Je m’appelle Kadjidja, mon nom est d’origine Téké dans le sud-est du Gabon (Province du Haut Ogoué). Il signifie « Quelle histoire ! »

  • Ma fille s’appelle Yanola, ce prénom d’origine congolaise signifie « exauce » car ma fille est un vœu exaucé.

  • Je m’appelle Maahily, je suis née et j’ai grandi en Martinique mais j’ai un prénom Mandingue. Ce dernier signifie « femme parfaite » car mes parents avaient de grands projets pour moi.

  • Ma fille s’appelle Aksänti-Saana qui vient du swahili et qui signifie « Merci beaucoup ». Nous le prononçons « Ashanti » mais en swahili il se prononce « Asanti ».

  • Ma fille s’appelle Nalïyah, il s’agit d’un mélange entre le Lingala et l’Hébreux qui peut se traduire en « Amour et Grâce »

  • Je m’appelle Lélagaléqui signifie « la fille exceptionnelle de son père ». Mon prénom est d’origine Soussou de la Guinée, mais également Yacouba de la Côte d’Ivoire. Pour la petite histoire, étant petite je fus énormément malade. Je n’ai pu acquérir le langage qu’à 7 ans et le premier mot qui me vint fut « papa » sur mon lit d’hôpital alors qu’il n’était pas certain que je puisse parler un jour. Alors de « Lagalé » qui signifie « Princesse » on me donna « Lélagalé ».

  • Je m'appelle Desconty qui signifie « Ma joie » ou encore « Mon succès » en langue Wobê (la Côte d’Ivoire). Ce prénom me fut donné car je suis née l’année où mon père est devenu professeur de Mathématiques au pays, quelle fierté!

  • Je m’appelle Ahoefa, mon prénom est d’origine togolaise. Il signifie « la paix dans la maison » et il est communément donné à la première fille de la fratrie. Afiwaest mon deuxième prénom. Il faut savoir qu’en Afrique de l’Ouest, plus précisément au Ghana, au Togo ou encore au Bénin, les prénoms sont donnés en fonction du jour de naissance de l’enfant. Je suis née un Vendredi, Afiwa est donc mon prénom. 


Oui, nous sommes fier(e)s de nos prénoms et nous ne sommes en aucun cas des hontes ou des insultes pour la France.


Sachez que de son vivant, Thomas Sankara s’assimilait à un cycliste sur une crête, ne pouvant s’arrêter de pédaler au risque de tomber. De même il nous incombe un devoir moral, celui de nous battre et de lutter pour les générations futures. Nous n’avons pas le droit de nous taire ou de nous laisser intimider au risque de réduire à néant les combats de ceux qui nous ont précédés. 

Éduquons-nous, éduquons nos enfants, éduquons nos amis, travaillons durs, prônons l’excellence, affirmons nos valeurs, mais surtout : soutenons-nous. Personne ne mènera ce combat à notre place. 

Apprenons de notre histoire afin d’être inébranlables face à ce genre d’aberrations, car la réalité est la suivante : les choses ne s’amélioreront pas de sitôt. 

Sachez après tout, tel le disait Albert Camus que « La bêtise insiste toujours ». 

(…) 


Pour finir, je m’appelle Eric, qui vient du prénom Scandinave Eirikir. Je m’appelle également Zemmour, nom originaire d’Afrique du Nord, venant du berbère (azemmur), souvent porté par des juifs ; et je ne devrais normalement pas être une honte ni une insulte pour la France. 

Normalement pas... 


Merci à toutes les personnes ayant contribué à la rédaction de cette lettre, notamment à Anita du compte IG : « Cremeecaramel», pour avoir mené très tôt une campagne de sensibilisation sur ses réseaux sociaux. Merci également à tous ses followers qui par leur mobilisation accrue nous ont permis d’en savoir un peu plus sur les origines de ces merveilleux prénoms issus de notre continent.

3 views
IMG_1889.PNG